N comme Négativité

Publié le par Colette Lefevre

Pierre, le dernier né de la fratrie, est complètement détruit par le décès de sa mère. Il n'a plus goût à rien, il n'a plus faim, tout ce qui l'intéressait avant ne l'attire plus, il se replie sur lui-même. Lorsqu'il voit des gens heureux, lorsqu'il entend des gens rire, il souffre, il leur en veut de ne pas prendre part à sa douleur. Il se laisse aller jusqu'au jour où Marie Françoise entre dans sa vie.
Marie Françoise est née le samedi 31 juillet 1762 à La Ferrière-aux-Étangs chez ses parents Denis Jouanne et Marie Thomerel. Elle a un frère Jean Denis, et trois sœurs Marie Anne, Anne et Marie Françoise.
Alors petit à petit la douleur de Pierre s'estompe, des sentiments bizarres, jusqu'alors inconnus l'assaillent, pourquoi perd-il ses moyens en présence de Marie Françoise ? Pourquoi a-t-il toujours envie d'être auprès d'elle ? Pourquoi boit-il ses paroles ? Pourquoi est-il toujours admiratif devant tous les faits et gestes de Marie Françoise ?
Marie Françoise n'est pas indifférente de l'attention que lui porte Pierre, elle aussi est émue en sa présence, elle aussi a toujours envie d'être auprès de lui et le 17 mai 1788, ils se marient en présence de Charles, des parents et des deux frères de Marie Françoise, peut-être même sa sœur Marie Anne qui semble avoir signé. Tout comme Charles, en son temps, Pierre aurait aimé que sa mère participe à son bonheur, son absence laisse une ombre désagréable.

Ce mariage apporte du réconfort à Charles qui depuis quelques temps se laisse aller et perd le goût de vivre. Il ne souhaite plus qu’une chose, rejoindre le plus vite possible celle qui a partagé sa vie et qui lui a donné ses enfants. Il s’en veut d’être encore là et à l’impression d’être une charge pour eux. Ce qui se passe autour de lui le laisse désormais indifférent, il n’a plus la force de se révolter, il est épuisé, il s’est résigné à vivre dans la misère et n’a même plus l’espoir qu’un jour les choses changeront.

AD Orne – Bellou-en-Houlme – Registre paroissial 3NUMECRP40/EDPT181_26 – Vue 127

AD Orne – Bellou-en-Houlme – Registre paroissial 3NUMECRP40/EDPT181_26 – Vue 127

L’été 1788 est chaud et humide, les récoltes sont désastreuses, le gouvernement accepte du blé de l’étranger : à Alençon on a du blé d’Écosse, des Pays-Bas, le prix du blé et du pain augmente, alors, du 16 au 18 avril 1789 les gens attaquent les réserves de grains, sur la place du palais, il y a 2 000 à 3 000 émeutiers. Le 18 avril, la brigade à cheval intervient en utilisant ses épées, on dénombre 18 blessés graves1.
Le mois de décembre est très froid ainsi que le début de l’année 17892 avec beaucoup de neige en avril qui entraîne la mort des abeilles, l’été est médiocre avec des pluies froides et répétées, ce qui provoque de nombreux décès. Pour Bellou-en-Houlme, on dénombre 69 décès en 1788 et 76 en 1789, dont Charles qui s’éteint le 11 mai 1789.

AD Orne – Bellou-en-Houlme – Registre paroissial 3NUMECRP40/EDPT181_26 – Vue 166

AD Orne – Bellou-en-Houlme – Registre paroissial 3NUMECRP40/EDPT181_26 – Vue 166

Pierre est de nouveau déprimé, il aimait tant son père, il était toujours avec lui, il se rappelle son enfance, heureuse, avec ses parents qui s'aimaient tant et qui aimaient tant leurs enfants, certes la vie était dure mais comme ils étaient heureux. Par contre, comme il craignait son père lorsqu'il rentrait à la maison, en colère après les injustices de la vie, il était toujours révolté et pesté après tout le monde, pourtant personne dans la maisonnée n'était responsable de cette mauvaise humeur et Pierre ne comprenait pas toujours pourquoi son père se comportait ainsi. Ces dernières années cependant Pierre avait lui aussi été révolté par l'injustice de la vie. Charles et Pierre avaient beaucoup discuté et en étaient venu aux mêmes conclusions, le petit peuple subit de plein fouet les injustices humaines, qui ajoutées aux injustices de la vie rendent la situation intolérable, cela ne peut plus durer, il va falloir que ça craque.
Partout où l’on regarde, on rencontre des gens révoltés, physiquement diminués par toutes ces années de disettes et de misère. La grogne enfle de jour en jour, les esprits s'enflamment, la violence est latente mais bien présente. Des émeutes, vite réprimées, éclatent ici ou là.
Le décès de Charles a ravivé la douleur que Pierre a ressenti lors du décès de sa mère, il la pensait apaisée, mais elle a ressurgi si vite qu'il en est démuni. Cependant pas question de se laisser aller, Marie Françoise est enceinte, elle a besoin de lui, il doit être fort pour son épouse et cet enfant qui va bientôt arriver.

1 - L'émeute du pain de 1789http://www.ouest-france.fr/normandie/alencon-61000/20-blesses-pendant-lemeute-du-pain-en-1789-3963053

2 - Le temps en 1788- 1789 :
Il serait osé d’affirmer, ou plus simplement de suggérer que les vicissitudes atmosphériques sont à l’origine de la Révolution de 1789... Mais il est probable que les caprices de l’atmosphère sont en partie responsables des hausses de prix constatées en 1788 -1789, donc de la crise.
Au printemps 1788, soit au début de la phase de croissance des plantes, le déficit pluviométrique atteint 40 % dans le nord de la France, 40 à 60 % dans l’Ouest et le Sud-Ouest, plus de 80 % dans le Sud et le Sud- Est (avril -mai). Cette sécheresse a pour conséquences de mauvaises récoltes. Les prix enflent dès août 1788.
Et puis, aux vicissitudes de 1788 vient s’ajouter l’hiver rigoureux de 1788 -1789 : 86 jours de gelée à Paris (ce record tient toujours), -21,8°C le 31 décembre 1788 à Paris, -30°C en Alsace, -20°C à -25°C dans le Nord, le Nord Est et le Centre. Le prix du bois à brûler augmente de 91% !

http://pluiesextremes.meteo.fr/france-metropole/Orages-sur-le-Nord-de-la-France.html

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