F comme Fragile

Publié le par Colette Lefevre

Voici bientôt trois ans que Charles et Marie Madeleine sont mariés, lorsque ce 5 janvier 1734, leur premier enfant vient au monde1. L'accouchement est long et difficile, Charles ne supporte pas d'entendre Marie Madeleine crier et d'être impuissant devant cette souffrance, il s'était promis de toujours la protéger, et là il ne peut rien faire, comme il s'en veut et comme il en veut surtout à cet enfant qui fait souffrir son épouse. Les femmes qui aident Marie Madeleine préfèrent qu'il ne soit pas dans les pieds, alors malgré le froid, il est dehors à faire les cent pas, et chaque cri de son épouse le torture, oh... mais que vient-il d'entendre ? Oui c'est bien ça, un cri, mais pas celui de Marie Madeleine, non, un cri de bébé, son enfant est enfin là, et sa sœur l'appelle pour lui annoncer la naissance d'une fille.

Charles peut enfin entrer et faire connaissance avec elle et surtout embrasser Marie Madeleine, comme elle est pâle, ses cheveux sont trempés de sueur, ses yeux sont cernés, mais comme son sourire est radieux, elle semble avoir déjà oublié toutes ces heures de souffrance et serre amoureusement son enfant contre elle.

Charles est honteux d'avoir eu de mauvais sentiments envers ce petit être si fragile, qui lui aussi a tant souffert pour faire son entrée dans ce monde. Marie Madeleine lui tend sa fille, mais il a peur de la prendre, peur de mal s'y prendre, peur de lui faire mal en la serrant trop fort, peur de la laisser tomber s'il ne la serre pas assez. Il n'est pas préparé à ce moment, mais sur l'insistance de sa femme et les conseils de sa sœur, il finit par se laisser convaincre, voilà ça y est, il la tient dans ses bras, comme il est fier.

Charles se rend immédiatement à l'église, accompagné de sa sœur, de Pierre Ferron le parrain et de Marie Bisson la marraine, et ce malgré le froid de ce jour de janvier, car rien ne doit empêcher le voyage du nouveau-né vers l'église où l'eau bénite lui signifie qu'il est entré dans le monde des croyants. Ainsi si sa fille venait à mourir dans les heures qui suivent, elle pourra avoir une sépulture chrétien ne et aller au paradis2. 

AD Orne - Bellou-en-Houlme -Registre paroissial 3NUMECRP40/EDPT181_18 Vue 58/130

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Maintenant Marie est baptisée, Charles et Marie Madeleine sont rassurés sur ce point, mais ils appréhendent l'avenir, leur tranquillité de jeunes mariés est terminée, les voici confrontés aux angoisses de tous les parents, s'ils s'inquiètent du moindre cri de Marie, ce qu'ils craignent le plus, ce sont ses silences, régulièrement ils vont surveiller son sommeil et sa respiration. Heureusement, leurs craintes ne sont pas fondées et Marie grandit pour le plus grand plaisir de ses parents.

Marie vient de fêter ses deux ans et elle suit sa mère partout, dans la cour, dans la rue, dans le village.
Le 9 avril 1736, une nouvelle naissance se prépare dans la maison de Charles, l'accouchement est aussi long et difficile que le précédent, mais Charles est plus serein, il souffre toujours autant d'entendre les cris de Marie Madeleine, mais cette fois-ci il n'a aucun ressentiment envers l'enfant. Et après de longues heures de travail, une fille, Suzanne, vient agrandir la famille. Charles n'appréhende plus de la prendre, il sait comment il faut faire.

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Si les craintes de perdre Marie n'étaient pas justifiées, cette fois-ci elles le sont, Suzanne décède 21 jours plus tard3. Par contre ce décès, Charles n'y est pas préparé, plein de souvenirs malheureux l'envahissent, le décès de sa petite sœur, les larmes de sa mère complètement effondrée, la détresse de son père, il revoit aussi sa grande sœur inconsolable suite au décès de sa fille Barbe. Il les pensait oubliés à jamais, mais ils ont ressurgi si vite qu'il s'en trouve démuni. Marie Madeleine est dévastée, elle pleure jour et nuit, ne mange plus et une fois de plus, Charles est impuissant, cela le met en colère d'autant que la petite Marie ressent bien cette ambiance lourde, tout comme sa mère, elle n'arrête pas de pleurer et ses cris exaspèrent Charles. Mais il doit prendre sur lui et consoler le mieux possible son épouse et sa fille, ces deux êtres si précieux pour lui mais dont la fragilité lui fait peur.

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Lorsque l’enfant parait

1 - L'accouchement représente toujours l’inconnu et est attendu avec beaucoup de fatalisme. 
Les femmes accouchent chez elles. Les naissances hospitalières sont très rares et ne concernent que les plus pauvres. Il s’agit d’abord d’une histoire de femmes et ce jusqu’au XVIIe siècle. La venue au monde de l’enfant se déroule devant les voisines venues aider et commenter. 
Le rôle principal est donné à une matrone de 50 ans au moins, appelée sage-femme qui intervient gratuitement. L’accoucheuse de village est prise en charge par le clergé paroissial qui veille à surveiller ses mœurs. 

2 - Au XIIe siècle, les baptêmes avaient lieu deux fois l’an : la veille de Pâques et la veille de la Pentecôte. Les enfants étaient alors immergés dans l’eau.
Depuis le Concile de Trente  en 1545, l’enfant doit-être baptisé dans les trois jours après la naissance. Si l’église est loin du lieu de naissance, il est recommandé de prendre de l’eau bénite pour le chemin afin d’ondoyer l’enfant en cas de besoin. L’enfant est généralement baptisé le jour même. Si à la naissance, l’enfant montre des signes de fragilité, la sage femme est autorisée à l’ondoyer afin de lui garantir le paradis. 
L’important étant d’éviter que l’enfant, en cas de décès erre dans les limbes, le baptême est ainsi plus important que la vie de l’enfant, le sacrement devant effacer le péché originel. En cas de difficulté lors de l’accouchement, le baptême intra-utérin peut être pratiqué. 
Si l’enfant est mort né, on se hâte souvent de l’emmener dans une chapelle proche où il est censé pouvoir « retrouver la vie », ne serait-ce que quelques instants afin qu’il reçoive le baptême. Il suffit généralement que les témoins attestent qu’ils ont aperçu un mouvement de cœur, un souffle, le mouvement d’un doigt pour que le prêtre baptiste l’enfant.

3 - L’enfant est né, mais vivra t’il ? La mortalité infantile est en effet très élevée. 
Au XVIIIe siècle en Europe, un enfant sur quatre meurt avant 1 an et un sur deux seulement arrive à l’âge adulte. 
Il existe des fortes disparités géographiques, ainsi les enfants survivent mieux en Normandie ou en Lorraine (deux régions au niveau économique et au taux d’alphabétisation plus élevés), par contre les enfants Languedociens meurent plus que les normands. 
On remarque également une corrélation entre la baisse de la fécondité et la baisse de la mortalité infantile. Des maternités moins nombreuses ou plus espacées auraient permis aux mères d’être plus attentives à la survie de leur enfant. Au milieu du XIXe siècle, les progrès de l'hygiène et de la médecine permettent de faire tomber cette mortalité dans les pays les plus en avance.


Sources : https://fr.geneawiki.com/index.php/La_naissance_autrefois

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